"Je ne puis, en commençant Mon Récit, me défenre d'un Mouvement de Honte. La Paix de Vos Coeurs et le Calme de la Nature autour de Moi me font Rougir du Trouble et de l'Agitation de Mon Ame.
Mon Humeur est Impétueuse, Mon Caractère Inégal. Tour à tour Bruyant et Joyeux, Silencieux et Triste. Je rassemblais autour de Moi mes Amies; puis les Abandonnant tout à coup, j'allais m'asseoir à 'écart, pour contempler la Nuit Fugitive, ou Entendre la Pluie Tomber sur les feuillages.
Cependant qu'avais-je Appris jusqu'alors avec Tant de Fatigue ? Rien de Certain parmi les Anciens, Rien de Beaux parmi les Modernes. Le Passé et le Présent sont Deux Statues Incomplètes : l'une a été retirée toute Mutilée du Débris des Ages ; l'autre n'a pas encore reçu sa Perfection de l'Avenir.
Cette Vie, qui m'avait d'abord enchanté, ne tarda pas à me devenir Insupportale. Je me Fatiguai de la Répétition des Memes Scènes et des Memes Idées. Je me mis à Sonder Mon Coeur, à me Demander ce que je Désirais : Je ne le savais pas !!!
Hélas ! J'étais Seul, Seul sur la Terre ! Une Langueur Secrète s'emparait de Mon Corps. Ce Dégout de la Vie que j'avais ressenti dès mon Enfance, revenait avec une Force Nouvelle. Bientot mon Coeur ne fournit Plus d'Aliment à Ma Pensée, et je ne m'apercevais de Mon Existence que par un Profond Sentiment d'Ennui.
Je Luttai Quelques Temps Contre Mon Mal, mais avec Indifférence et Sans Avoir la Ferme Résolution de le Vaincre. Enfin, ne pouvant Trouver de Remède à cette Etrange Blessure de Mon Coeur, qui n'étais Nulle Part et qui était Partout, je Résolus de Quitter la Vie ...
Tout m'échappait à la fois, l'Amitié, le Monde, l'Amour. J'avais Essayé de Tout, et Tout m'avait été FAtal. Repoussé par la Société, quand la Solitude vint à me Manquer, que me restait-il ? C'était la Dernière Planche sur laquelle j'avais Espéré Me Sauver, et je la Sentais encore s'Enfoncer dans l'Abime !
Combien vous aurez pitié de Moi ! Que mes Eternelles Inquiétudes vous paraitront Misérable ! Vous qui avez épuissé Tous les Chagrins de la Vie, que penserez-vous d'un Jeune Homme Sans Force et Sans Vertu, qui trouve en lui-meme Son Tourment, et ne peut guère se Plaindre que des Maux qu'il se fait à lui-meme ?
Hélas, ne le condamnez pas; il a été Trop Puni !!!"
Chateaubriand


